Publié le 13/07/2026
Le 12 juillet 2026, tandis que la France et l'Espagne s'apprêtent à disputer leur demi-finale de Coupe du monde, l'ancien président du gouvernement espagnol Mariano Rajoy publie une chronique dans le média El Debate. Il y reconnaît le palmarès des Bleus, deux fois champions du monde et premiers au classement FIFA, avant d'ajouter que l'équipe possède « un effectif de très haut niveau, mais sans aucun joueur français ». La formule fait immédiatement scandale. Et pour cause : sur les vingt-six joueurs convoqués par Didier Deschamps, seuls trois sont nés hors de France. Tous portent la nationalité française, dont Michael Olise, né à Londres de parents aux origines nigériane et algérienne.
Ce dérapage ne surgit pas dans le vide. Il s'inscrit dans une séquence plus longue, que le journaliste Luis Favre avait commencé à documenter dès le 11 juillet dans un texte publié en portugais sur sa page Facebook, intitulé précisément « Le racisme dans le football n'a pas de passeport ». Son analyse mérite d'être examinée sérieusement, car elle pose une question que l'affaire Rajoy rend encore plus urgente.
Le point de départ du texte de Favre est un réflexe répandu depuis le début de ce Mondial : ériger le comportement de certains supporters argentins en « spécialité » nationale, tout en dispensant les autres tribunes du même examen. Il ne nie rien. Les incidents documentés existent bel et bien : le chant discriminatoire visant Kylian Mbappé après la Copa América 2024, l'insulte adressée au streamer IShowSpeed lors du match Argentine-Cap-Vert. Mais il refuse la généralisation qui en découle sur les réseaux sociaux, celle qui modifie « des supporters argentins ont tenu des propos racistes » en « les Argentins sont racistes ».
Pour étayer son refus, Favre aligne les contre-exemples. Le Mexique a été sanctionné à répétition par la FIFA pour des chants homophobes. L'Espagne a vu des tribunes entonner des chants islamophobes visant Lamine Yamal. À Nice, une enquête a été ouverte après des saluts nazis filmés à la suite du match contre le Maroc. Et Vinícius Júnior subit depuis des années des attaques racistes répétées dans les stades espagnols, sans que personne n'en fasse un « trait culturel espagnol ».
Les données FIFA confirment cette géographie étendue du problème. Lors de la Coupe du monde 2022, la FIFA a sanctionné l'Équateur, le Mexique, la Serbie et la Croatie pour des chants discriminatoires. En 2018, la Russie l'a été pour une banderole néonazie arborant le numéro 88, code utilisé pour signifier « Heil Hitler », et la Serbie pour un hommage à un groupe nationaliste de la Seconde Guerre mondiale. Voici un aperçu de ces sanctions :
| Coupe du monde | Pays sanctionné | Motif |
|---|---|---|
| 2018 | Russie | Banderole néonazie (numéro 88) |
| 2018 | Serbie | Hommage à un groupe nationaliste |
| 2022 | Mexique | Chants homophobes récurrents |
| 2022 | Croatie | Infractions au code de conduite FIFA |
Le principe que Favre défend est simple : sanctionner l'acte et son auteur, jamais un maillot ou un pays tout entier. Ce qu'il appelle une « précision chirurgicale » n'est pas de la complaisance, c'est la seule logique cohérente pour ne pas répondre au racisme par une autre forme de généralisation.
Favre cite aussi ce que la polémique a tendance à effacer : l'engagement public et documenté de joueurs argentins contre le racisme. Lionel Messi en constitue l'exemple le plus visible. En 2011, il participait avec Piqué et Seydou Keita à la campagne « Put Racism Offside », fruit d'un partenariat entre le FC Barcelone et l'Unesco. En 2013, il rejoignait la campagne de l'UEFA « No to Racism ». En 2014, lors de la Coupe du monde au Brésil, il s'associait à l'initiative mondiale de la FIFA « Say No To Racism ». En 2021, il prenait directement la parole sur ses réseaux sociaux pour dénoncer le racisme, les abus et la discrimination, s'adressant à ses abonnés argentins, espagnols, français, brésiliens, américains et à des millions de supporters du monde entier.
Ces faits ne règlent rien par eux-mêmes, mais ils compliquent la thèse d'une Argentine monolithiquement raciste. Favre ne cherche pas à effacer les incidents : il refuse qu'on efface ces engagements.
La chronique de Rajoy offre involontairement la démonstration la plus nette de la thèse de Favre. Le mécanisme est identique à celui du chant argentin de 2024 : nier à des joueurs noirs ou d'origines étrangères leur citoyenneté française au nom de leurs racines familiales. Sauf que cette fois, l'auteur n'est pas un groupe de supporters anonymes mais un homme qui a dirigé un gouvernement européen pendant sept ans, de 2011 à 2018.
La réaction politique a été rapide. Olivier Faure, patron du Parti socialiste français, a rappelé que la France est une nation politique, non ethnique. Fabien Roussel, secrétaire national du Parti communiste français, a établi un parallèle avec les propos de la sénatrice paraguayenne Celeste Amarilla contre Mbappé, et réclamé des sanctions. Naïma Moutchou, ministre des Sans compter-mer, y a vu une hostilité récurrente et banalisée. Pedro Sánchez lui-même a répondu à son prédécesseur sur X, opposant à cette vision une appartenance nationale fondée sur l'attachement à un pays.
Rajoy n'est pas l'Espagne. Il a été écarté du pouvoir par une motion de censure après une affaire de corruption ayant condamné son parti. Le rappeler n'atténue pas la gravité de ses propos, mais empêche exactement le même glissement que celui que Favre dénonce à propos de l'Argentine. Le racisme dans le football traverse les continents, les générations et les partis politiques, de l'extrême droite française à certains milieux se réclamant de l'anti-impérialisme, en passant par un ancien conservateur espagnol.
Reste une distinction que l'actualité impose : le poids des mots varie selon qui les prononce. Un chant de tribune, aussi condamnable soit-il, n'engage pas la même responsabilité qu'une tribune signée par un ancien chef de gouvernement dans un média national, à quelques jours d'un match international. Tout comme une fuite de données touchant des documents officiels comme permis, CNI ou passeports prend une toute autre dimension quand elle implique une institution d'État, la caisse de résonance institutionnelle transforme la portée d'un incident, sans en changer la nature. Le principe de Favre reste intact : sanctionner l'acte, identifier son auteur, ne jamais condamner un maillot à la place d'un homme.
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