Publié le 11/08/2026
Un passeport déchiré sur le bitume d'une plage de Ceuta. Des Marocains qui le piétinent. Cette scène, observée le 3 août 2026 par la journaliste Nejma Brahim de Mediapart, dit sans détour ce que représente ce document pour ceux qui ne le possèdent pas : une frontière supplémentaire, gravée dans le papier cartonné d'un livret officiel.
Ceuta est une enclave espagnole sur le sol africain, séparée du Maroc par quelques kilomètres de frontière terrestre et maritime. Cette configuration géographique particulière en fait un point de passage symbolique et réel entre deux mondes aux droits de mobilité radicalement différents. Les 30 et 31 juillet 2026, des milliers de jeunes Marocains, mais aussi une minorité de ressortissants subsahariens, ont franchi cette frontière de façon irrégulière, dans ce que l'on nomme en darja harga ou harraga : littéralement, « brûler » les frontières.
Aymen a 15 ans. Lorsqu'il croise une journaliste franco-algérienne en reportage, sa première question n'est pas sur son métier, ni sur sa ville d'origine. Il demande : « Tu as un passeport, toi ? » Puis, plus précisément : le passeport vert ou le passeport rouge ? En dialecte maghrébin, le rouge désigne le passeport français, document synonyme de liberté de circulation. Le vert renvoie aux passeports marocain, algérien ou tunisien, réputés pour leurs nombreuses restrictions d'accès aux visas. Aymen, lui, n'a ni l'un ni l'autre. « Nous, on n'a pas de passeport », dit-il simplement.
Cette phrase courte contient une réalité massive. Environ 2 000 exilés se trouvaient encore bloqués dans l'enclave début août 2026, incapables d'accéder au port de Ceuta, dont les abords sont contrôlés par la police et l'armée espagnoles. Certains font la queue pour rien. D'autres dorment sur les plages, ont faim, attendent.
Ce n'est pas une fatalité naturelle. La valeur d'un passeport résulte de choix politiques précis, majoritairement portés par les États les plus riches. Le chercheur Yossi Harpaz, dans un article scientifique publié en 2021, l'explique clairement : le régime international de restrictions de visa est principalement façonné par les efforts des pays riches pour empêcher l'immigration indésirable. Il ajoute qu'un visa ne bloque pas seulement les déplacements physiques, il envoie un message symbolique fort : vous n'êtes pas les bienvenus.
Plus tôt, en 2009, la professeure de droit Ayelet Shachar avait interrogé la citoyenneté comme un héritage non mérité. Selon elle, naître dans un certain pays confère des droits d'exclusion comparables à ceux liés à la propriété privée. Elle parle d'un système de privilèges non mérités qui perpétue de graves inégalités mondiales dans les conditions de vie, les choix et les opportunités.
Pour mieux saisir l'écart concret entre ces deux régimes de mobilité, voici quelques données comparatives :
| Passeport | Nombre de destinations sans visa (2024) | Couleur symbolique (darja) |
|---|---|---|
| Français | 194 | Rouge (graal) |
| Marocain | 76 | Vert (restrictif) |
| Algérien | 52 | Vert (restrictif) |
Cet écart entre 194 et 52 destinations accessibles sans visa n'est pas anodin. Il conditionne des trajectoires de vie entières, des projets professionnels, des séparations familiales. La liberté de circuler n'est pas universelle : elle se distribue selon la latitude géographique de votre naissance.
Selma a 16 ans. Après avoir demandé combien de temps la journaliste resterait à Ceuta, elle lui lance : « Emmène-moi avec toi ! » Cette phrase, prononcée avec un sourire, dit l'absurdité d'une situation où deux personnes qui partagent une langue, une culture, parfois même des origines familiales proches, n'ont pas le même droit élémentaire de franchir une frontière.
Le retour de Ceuta vers Paris illustre cette asymétrie de façon brutale. Un ferry jusqu'à Algeciras, un covoiturage jusqu'à Malaga, un vol. Quelques heures, quelques clics, un « passeport rouge ». Pendant ce temps, les exilés restent à Ceuta, certains envoyant des messages pour demander si le voyage s'est bien passé, précisant qu'eux sont encore à Sebta.
Ce que cette situation révèle dépasse le cas de Ceuta. Elle pose une question fondamentale sur la légitimité de juger un projet migratoire depuis une position de privilège. Voici les trois interrogations que soulève cette confrontation :
Ces questions ne trouvent pas de réponse simple. Mais les ignorer revient à valider tacitement un système où le lieu de naissance détermine la valeur sociale d'un individu aux yeux des États et des frontières.
La vraie rupture ne viendra pas d'une réforme cosmétique des procédures de visa. Elle passe par une remise en question de ce que la citoyenneté dit de nous collectivement. Shachar utilisait déjà le mot exclusion en 2009 : la frontière est moins une limite géographique qu'un outil de tri social institutionnalisé.
Reconnaître le privilège de mobilité n'est pas suffisant, mais c'est un point de départ. Ceux qui bénéficient d'un passeport puissant ont une responsabilité particulière : celle de ne pas naturaliser cet avantage, de ne pas le confondre avec un mérite personnel. Quelqu'un a dit à la journaliste : « Si tu as des privilèges, ça signifie forcément que d'autres personnes sont lésées. » Cette phrase, simple et directe, résume ce que le droit international tarde encore à traduire en normes contraignantes.
La question posée par Aymen à Ceuta, « Tu as un passeport, toi ? », mérite d'être retournée vers les institutions qui produisent ces hiérarchies. Car tant que la réponse à cette question déterminera qui peut dormir dans son lit le soir et qui dort sur une plage, le débat sur la migration restera incomplet.
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