Publié le 13/05/2026
En 1929, Le Quotidien titrait sans détour — « Le passeport est une gêne pour les honnêtes gens ». Un siècle plus tard, l'annonce par la Maison-Blanche d'une édition limitée de passeports américains ornés du visage de Donald Trump — avec sa signature à l'encre dorée — relance un débat bien plus ancien que la présidence actuelle. Disponibles uniquement à Washington, dans le cadre des célébrations du 250e anniversaire des États-Unis, ces documents ont déclenché des critiques acerbes. Certains détracteurs y voient une forme de culte de la personnalité sans précédent. Mais derrière l'indignation contemporaine se cache une histoire longue et méconnue : celle de la contrainte du passeport, bien plus irritante que n'importe quelle photo présidentielle.
Avant 1914, voyager en Europe sans passeport relevait de la norme. Le régime des passeports obligatoires tel qu'on le connaît aujourd'hui est une invention de la Première Guerre mondiale, non une tradition séculaire. Dès août 1914, la France et le Royaume-Uni imposent ce document à leurs ressortissants pour contrôler les déplacements des ressortissants ennemis. Mais pour surveiller les étrangers, il faut identifier tout le monde — le glissement vers un contrôle généralisé s'opère rapidement.
Le phénomène produit deux effets simultanés : l'obligation s'étend des étrangers aux citoyens dans les pays belligérants, puis se diffuse aux pays neutres par effet de réciprocité. Aux États-Unis, le Département d'État sollicite ses ambassades européennes dès le 1er août 1914 pour fournir des documents aux Américains sans papiers. Les compagnies de transport refusent d'embarquer des passagers non munis d'un passeport dès 1916. La base légale formelle pour contrôler les entrées et sorties du territoire n'apparaît pourtant qu'en 1918, quelques mois avant l'armistice.
Personne, à l'époque, n'envisage que cette mesure d'exception survivrait au conflit. La Société des Nations tente, sans succès, d'y mettre fin. Faute de consensus pour abolir le passeport, elle se contente d'en proposer un modèle uniforme, adopté lors de la Conférence des passeports d'octobre 1920 — ancêtre direct du document que nous renouvelons aujourd'hui.
L'analyse de plus de 700 articles de presse française de l'entre-deux-guerres révèle une contestation massive et transpartisane du passeport obligatoire. Contrairement à ce qu'on pourrait supposer, ce n'est pas la gauche qui mène la charge : la majorité des voix abolitionnistes se situent à droite et au centre droit. Voici quelques titres emblématiques de cette période :
Le Figaro qualifie le passeport d'« exigence administrative la plus insupportable pour les Français ». Même L'Action Française, pourtant encline à valoriser l'autorité étatique, concède le 7 septembre 1921 que le document est « une sérieuse garantie contre les espions » mais aussi une « véritable brimade pour le voyageur ». Le champ lexical dominant dans tous ces journaux tourne autour de la colère : « stupide obligation », « honte de notre époque », « formalité ridicule », « chiffon de papier ». Un usager dont le témoignage est publié s'exprime dans des termes si vifs que la rédaction s'excuse de devoir en « supprimer les termes indignés ».
Mis à part-Atlantique, l'historien Craig Robertson a documenté l'usage du terme « passport nuisance » dans la presse américaine — équivalent direct de la « gêne » française. Le New York Times déplore dès 1926 les frais de visa à 10 dollars imposés aux voyageurs, présentés comme une lourde charge financière sans contrepartie visible pour la sécurité.
| Pays | Expression utilisée | Période principale |
|---|---|---|
| France | « Gêne », « vexation », « brimade » | 1918 – 1939 |
| États-Unis | « Passport nuisance » | 1919 – 1947 |
| Royaume-Uni | « Annoyance », « unnecessary restriction » | 1919 – 1935 |
Après la Seconde Guerre mondiale, l'espoir d'un retour à la libre circulation d'avant 1914 subsiste encore quelques années. En 1947, la Chambre Internationale de Commerce note l'absurdité de la situation : les trains vont plus vite, l'automobile s'est généralisée, l'avion de ligne existe — mais un homme d'affaires peut attendre des semaines, voire des mois, là où il lui fallait quelques heures avant 1914. La Chambre qualifie cela d'« absurde et pernicieux ». Ce constat n'a rien perdu de sa pertinence.
Pourtant, la contestation s'éteint progressivement. La normalisation s'opère par épuisement, non par adhésion. Les générations nées après 1945 grandissent avec le passeport comme une évidence administrative, au même titre que la carte d'identité ou le permis de conduire. Les renouveler fait désormais partie du calendrier ordinaire de tout voyageur — que ce soit un renouvellement de passeport à Lens (62300) ou dans n'importe quelle autre commune française.
Le signe le plus éloquent de cette bascule culturelle ? En 2024, le New York Times titrait : « Besoin d'un passeport ? Vous avez de la chance » — pour annoncer que les délais étaient revenus à six à huit semaines en procédure standard, deux à trois semaines en traitement accéléré. Ce que nos arrière-grands-parents auraient vécu comme un scandale, nous le célébrons comme une bonne nouvelle.
Face au « passeport Trump », l'indignation porte sur l'image présidentielle imprimée — l'aspect symbolique et identitaire du document. Mais la vraie question de liberté, celle que soulevaient des centaines de journaux entre 1918 et 1939, concerne toujours l'obligation elle-même — pourquoi acceptons-nous sans broncher une contrainte que nos prédécesseurs refusaient avec véhémence ? La gêne a changé de nature — elle n'est plus ressentie, elle est intégrée.
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